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Après l’année 89-90, le communisme n’a pas été dépassé : il est devenu du passé. Cela justement lui redonne vie : la vie de l’histoire, notre histoire. Aujourd’hui, s’est terminée la phase monstrueuse d’une gigantesque aventure pour changer le monde. Mais nous pouvons et devons voir aussi l’épopée grandiose des débuts, l’espérance apocalyptique portée par des militants ardents capables de sacrifier leur honneur avec leur vie ; nous pouvons et devons voir la foi infinie dans le Messie historique incarné par le parti prétendu du Prolétariat, l’aventure extraordinaire d’une grande Religion du Salut terrestre qui s’est crue scientifique, rationnelle, et qui, issue de toutes nos aspirations bafouées, fut nourrie de tous les idéaux de la culture européenne. Je suis entré dans la grande aventure, en pleine guerre, à 20 ans, avant Stalingrad, puis j’ai connu le doute en 1946, le déchirement en 1947, l’exil intérieur en 1949, le rejet (mutuel) en 1951. Cette expérience clé du siècle fut l’expérience la plus profonde et la plus présente que j’ai vécue : ce fut une expérience anthropologique au sein de l’Appareil de ce Parti qui pouvait faire du même être humain un héros ou un monstre, un martyr ou un bourreau. En écrivant ce livre, j’ai voulu retrouver les processus mentaux qui m’ont porté à adhérer « rationnellement » à ce qui, auparavant, me semblait délirant et répugnant. J’ai voulu comprendre comment un nouveau système de pensée se forme, se blinde, résiste aux arguments et aux faits qui le contredisent. J’ai voulu comprendre comment l’appareil happe, transforme, transfigure, défigure, broie, rejette les individus. Puis j’ai voulu montrer comment réapparaît le doute, comment le système rationalisateur commence à se lézarder, comment s’opère le combat de la critique, de la révolte contre la Puissance qui a colonisé notre esprit. Avoir vécu une expérience ne suffit pas pour qu’elle devienne de l’expérience. Moi j’ai tiré de tant d’inhumanité, de tant de fanatisme, de tant d’erreurs, de tant de mensonges, une leçon d’humanité, de tolérance, de vigilance, d’autocritique. Edgar Morin
Après l’année 89-90, le communisme n’a pas été dépassé : il est devenu du passé. Cela justement lui redonne vie : la vie de l’histoire, notre histoire. Aujourd’hui, s’est terminée la phase monstrueuse d’une gigantesque aventure pour changer le monde. Mais nous pouvons et devons voir aussi l’épopée grandiose des débuts, l’espérance apocalyptique portée par des militants ardents capables de sacrifier leur honneur avec leur vie ; nous pouvons et devons voir la foi infinie dans le Messie historique incarné par le parti prétendu du Prolétariat, l’aventure extraordinaire d’une grande Religion du Salut terrestre qui s’est crue scientifique, rationnelle, et qui, issue de toutes nos aspirations bafouées, fut nourrie de tous les idéaux de la culture européenne. Je suis entré dans la grande aventure, en pleine guerre, à 20 ans, avant Stalingrad, puis j’ai connu le doute en 1946, le déchirement en 1947, l’exil intérieur en 1949, le rejet (mutuel) en 1951. Cette expérience clé du siècle fut l’expérience la plus profonde et la plus présente que j’ai vécue : ce fut une expérience anthropologique au sein de l’Appareil de ce Parti qui pouvait faire du même être humain un héros ou un monstre, un martyr ou un bourreau. En écrivant ce livre, j’ai voulu retrouver les processus mentaux qui m’ont porté à adhérer « rationnellement » à ce qui, auparavant, me semblait délirant et répugnant. J’ai voulu comprendre comment un nouveau système de pensée se forme, se blinde, résiste aux arguments et aux faits qui le contredisent. J’ai voulu comprendre comment l’appareil happe, transforme, transfigure, défigure, broie, rejette les individus. Puis j’ai voulu montrer comment réapparaît le doute, comment le système rationalisateur commence à se lézarder, comment s’opère le combat de la critique, de la révolte contre la Puissance qui a colonisé notre esprit. Avoir vécu une expérience ne suffit pas pour qu’elle devienne de l’expérience. Moi j’ai tiré de tant d’inhumanité, de tant de fanatisme, de tant d’erreurs, de tant de mensonges, une leçon d’humanité, de tolérance, de vigilance, d’autocritique. Edgar Morin
Publié chez Seuil en avril 1965, cet ouvrage fait partie de nos recommandations au rayon Romans.
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